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StOrk

Broken Pieces

MUSO Entertainment

2014

 

Trente-cinq ans, c’est incroyablement jeune pour partir. C’est hélas ce qui est arrivé le 15 avril dernier alors que le guitariste Shane Gibson, que certains fans ont connu avec Korn, s’est éteint des suites de complications en raison d’un caillot sanguin. Désagréable aléa du destin, Gibson n’aura pas eu le temps de voir paraître “Broken Pieces“, deuxième album du groupe métal/progressif StOrk qui est apparu sur les tablettes une dizaine de jours plus tard. C’est donc avec cet événement tragique en tête qu’on tend l’oreille à ce qui s’est transformé, en quelque sorte, en testament musical.

Toutefois, soyons clairs, StOrk c’était plus que Shane Gibson. Pour ce projet il était accompagné de musiciens de haut calibre : le batteur Thomas Lang qui a travaillé avec une kyrielles d’artistes – nommons Robert Fripp, Paul Gilbert, Glenn Hughes et le Vienna Art Orchestra en particulier – et le bassiste Kelly T. LeMieux qui a entre autres travaillé avec le même Gilbert et également Dave Mustaine. Alors que le premier album du groupe était totalement instrumental, ce deuxième [et dernier?] essai voit l’entrée en scène de la chanteuse VK Lynne (Vita Nova, From Light Rose the Angels). Au menu? Des prouesses musicales formidables, de l’excentricité et une bonne dose de sonorités inhabituelles, mélangeant dissonance et fusion des composantes.

J’aime bien avoir tapé spontanément le mot «fusion», preuve que parfois les doigts sur le clavier ne font tout simplement que suivre les oreilles. En effet, même si j’ai accolé une étiquette au groupe dans mon introduction, celle-là tient à bien peu et ne peut servir que de mince base pour décrire StOrk, dont le son se situe aux carrefours de multiples genres. La pièce “StOrk”  nous accueille lourdement, la guitare de Gibson étant placée bien en avant, et nous découvrons ainsi le talent du regretté musicien, capable de briller autant sur l’aspect technique que sur l’aspect sonore. La différence par rapport au premier album instrumental se fait aussi rapidement sentir, VK Lynne démontrant de nouveau sa grande versatilité vocale, capable de chanter dans les tous les registres.

Ensuite vient “Pillow Person” qui, encore tout en lourdeur, s’aventure sur un terrain plus psychédélique, avec un son de guitare grinçant et une rythmique omniprésente. Thomas Lang est littéralement étourdissant derrière les fûts, non seulement en raison de sa grande dextérité, mais surtout en raison de sa grande inventivité, amenant les mélodies à un autre niveau en ne faisant pas que les supporter, mais bien en les enrichissant. La pièce “Bat“, quant à elle, prend une tournure surprenante; s’amorçant sur une douce introduction nous suggérant que l’on aura affaire à une chanson plus mélodique – l’un des créneaux privilégiés de la chanteuse -, on se retrouve rapidement à flirter avec le progressif moderne, plus particulièrement avec les œuvres de la période 1995-2003 de King Crimson ou avec une basse qui pourra évoquer Primus, où LeMieux démontre que la solide rythmique n’est pas seulement l’affaire de son collègue tenant les baguettes.

Si “Heretic” continue dans cette veine lourde, on peut relaxer un brin grâce à “Paper Angels“, chanson plus planante et mélodique. On peut cette fois porter notre attention davantage sur la mélodie que sur la démonstration technique, nous renforçant dans notre certitude de côtoyer plusieurs genres à la fois. Nous revenons rapidement en territoire connu avec “Chainsaw Serenade“, personnellement ma pièce préférée du disque, qui place toute la force des musiciens en avant, la batterie s’y faisant étourdissante, la guitare et la basse venant bien supporter le travail de Lang qui transporte la chanson avec ses changements de rythme, bien en phase avec le chant de VK Lynne qui prend ici des accents plus saccadés et rageurs, elle qui démontre encore une fois qu’elle est littéralement une chanteuse «caméléon», pouvant exceller dans tous les registres.

Question d’apporter encore plus de couleurs à l’ensemble, Shane Gibson apporte même sa contribution au chant, faisant amende honorable en apportant une touche plus agressive à “Delusional“, les chants féminin et masculin se complétant plutôt bien. Gibson fait presque cavalier seul derrière le micro sur “Given Away” où il chante de manière plus posée, bien supporté par VK qui se contente de renforcer son compère en apportant sa voix discrètement en renfort. Le guitariste s’illustre ensuite de manière brillante sur “Mine“, où il utilise encore une fois son instrument de manière colorée, parfois à la manière de Tom Morello de Rage Against the Machine. C’est toutefois sur le brillant exercice de style qu’est “U” que le disparu nous réserve ses plus belles envolées; cette courte pièce instrumentale se révèle être une habile démonstration technique, à la fois intense et relaxante, qui fera le délice de tout amateur de guitare, peu importe ses allégeances musicales.

Si “Overflow” poursuit dans la veine plus calme apportée par “U“, “How Old are You” nous ramène en univers connu, c’est-à-dire en mettant à l’avant une guitare lourde, une section rythmique étourdissante comme toujours, et en venant encore une fois nous rappeler la brillante idée qu’ont eu les leaders Lang et Gibson de s’adjoindre les services d’une chanteuse qui amène sans l’ombre d’un doute la musique à un autre niveau tout en brisant l’impression de vide qui peut s’installer à la longue sur un album totalement instrumental. Surprenamment, “Broken Pieces” est fermé de manière quasi-acoustique par la pièce-titre, ce qui contraste fortement avec le contenu offert sur le reste de l’album.

À mesurer les mérites de tous les membres du groupe, on peut mettre en exergue le fait que StOrk est une réunion d’individus possédant une grande expertise dans leurs champs respectifs. Toutefois, rien ne garanti qu’une réunion de grands musiciens sera toujours fructueuse en raison parfois de conflits d’ego ou de mauvaise entente artistique. Ce n’est pas le cas ici, alors qu’on peut percevoir au contraire que les pièces du casse-tête s’imbriquent parfaitement, faisant de “Broken Pieces” un album solide et bien structuré, riche en rebondissements.

En conclusion, j’ajouterais que, déjà un événement tragique en soi, le décès de Gibson pourrait également entraîner des dommages collatéraux c’est-à-dire provoquer le démantèlement de la formation. En effet, la chanteuse VK Lynne, évoquant que ce dernier était l’esprit derrière le groupe, a décidé de quitter le bateau avant le début de l’été. Que feront les membres qui restent? Pour l’instant, les mises à jour se poursuivent sur les réseaux sociaux et la page web officielle du groupe, laissant planer un espoir qu’il y a peut-être un futur pour StOrk

Stéphan