Mercredi, 13 novembre. Il est 18h45. L’ambivalence me ronge. Avec qui aller au spectacle de Nekrogoblikon aux Foufounes Électriques? Après avoir demandé à deux ou trois personnes et essuyé des refus, je conviens que je ferai cavalier seul ce soir. Mais je doute encore… Je serai fatigué demain, je travaille en matinée, je devrai modérer ma consommation d’alcool, je connais peu les groupes, etc.
Toujours est-il que pendant ma réflexion, une amie engage une conversation virtuelle avec moi sur le fameux réseau Facebook. Après une quinzaine de minutes et une envolée verbale agressive sur l’apathie chronique et l’indifférence marquée chez les jeunes d’aujourd’hui (notez bien ici que je ne blâme pas les jeunes pour autant et que je considère que cette apathie et cette indifférence sont occasionnées par le système scolaire lui-même, avec sa propension à standardiser et à décourager l’initiative, la créativité et la curiosité intellectuelle), après une envolée verbale à cet égard donc, je me rends compte que mes mots ont quelque peu dépassé ma pensée, que je ne suis pas SI désabusé et cynique mais que j’éprouve simplement une colère viscérale qui doit s’exprimer. J’avais ma réponse, l’issue de ma soirée était scellée. J’irai sublimer cette colère en headbangant et en buvant de la bière devant des groupes que je découvrirai à mon grand plaisir.
En sortant du métro à l’angle des rues St-Denis et Maisonneuve, je m’allume doucement une cigarette en observant les magnifiques jeux de lumières projetés sur l’ancienne cathédrale qui sert dorénavant de hall pour l’UQAM. En marchant d’un pas assuré vers la salle de spectacle, je croise des étudiants en pause dans un cours universitaire quelconque de l’UQAM.
Tu me diras si j’ai manqué quelque chose! – dit l’un d’eux à son collègue.
Sous-entendu: « je quitte à la moitié du cours parce que je considère que j’ai autre chose de mieux à faire mais je m’inquiète tout de même de passer l’examen alors je m’appuie lâchement sur mes collègues plus assidus et sérieux que moi dans leurs études ». Cette phrase, la seule que j’ai entendue en traversant cette bande d’universitaires en pause, coïncide étrangement et mystérieusement avec l’accès de colère ayant précédé mon départ. Ce sera une bonne soirée, me dis-je, avec un léger sourire aux lèvres; les synchronicités étant généralement des signes positifs.
Vers 19h45, je mets les pieds dans la salle de spectacle qui m’est apparue particulièrement vide. J’avais la perception qu’elle était vide car je croyais arriver en retard (les portes ouvraient à 19h00), mais finalement, le spectacle ne commençait qu’à 20h00. Je décide donc d’aller me chercher une première Moosehead que je déglutis à petites gorgées en lisant le livre que je m’étais apporté pour les moments d’attente en solo: Gandhi – La voie de la non-violence. Je trouvais par ailleurs bien drôle de lire un livre qui fait l’apologie de la non-violence dans un spectacle de musique metal. La réelle raison de ce choix de lecture relève cependant de la logistique… c’était un des livres de ma bibliothèque qui s’incorporait le mieux dans ma poche de manteau.
Après avoir lu une dizaine de pages, le spectacle commence avec Sacrificed Alliance. De jeunes artistes qui prétendent à un premier concert, mais qui font preuve d’un certain professionnalisme. Ils remercient beaucoup la foule et ont l’air content d’être sur scène. Une petite maladresse entre les chansons dévoilait par ailleurs leur manque d’expérience live. Lorsqu’un problème technique survient et que cela allonge le délai entre deux morceaux, tu te dois d’entretenir ton public en faisant n’importe quoi (ou presque…). Mais souvent, n’importe quoi est mieux qu’un silence malaisant. Ce groupe m’a tout de même surpris. Si ce n’eut été du feedback perpétuel tout au long de leur set, leur performance musicale était presque impeccable. Un genre de Children of Bodom en début de carrière, avec peut-être un peu moins de virtuosité. Tout de même très efficace et j’ai bien apprécié.
Une bière et deux cigarettes plus tard, Valfreya prend la scène d’assaut. Pour les avoir vus et entendus juste avant Arkona il y a deux semaines, je peux dire qu’ils n’ont pas lésiné sur l’adaptation de leur spectacle. D’un set de folk, ils sont passés à un set de black, et c’est tout à leur honneur d’avoir su adapter leur setlist au reste des groupes. Fidèles à leur habitude, Valfreya nous ont servi une performance à la hauteur de mes attentes. Il est à noter que c’est le seul groupe à propos duquel j’avais des attentes compte tenu que c’était le seul que je connaissais, même si je peine encore par moment à reconnaître leurs morceaux. Honte à moi de ne pas m’être procuré un de leurs albums à ce jour… je le ferai éventuellement. Promis. J’ai en contre-partie eu l’occasion de les voir en spectacle à plus de cinq reprises. Toujours satisfait et la prestation de ce soir-là n’a pas fait exception.
Suite à Valfreya, je suis allé savourer un autre clou de cercueil. Certes, cette saveur peut déplaire à plusieurs, il n’en reste pas moins que j’ose assumer ce péché. Il me permet de prendre un temps d’arrêt dans ce rythme de vie effréné. Dehors, tout en inspirant la fumée imbue de formaldéhyde, je me remets à lire. Sans même que j’aie le temps de terminer une page, deux jeunes filles (devrais-je dire femmes?) ont commencé à me regarder d’un air curieux. L’une d’elle me questionna pour savoir ce que je lisais. Lorsqu’elle eut sa réponse, elle me dit du tac au tac que c’est le livre qu’elle avait apporté lors d’un voyage en Thaïlande. Pourquoi pas! Tant qu’à passer une soirée colorée et signifiante, cette réplique ne faisait que renchérir ma joie d’être là. Joie qui fut un peu inhibée lorsque j’essayai de pousser plus loin la conversation avec les deux acolytes; elles avaient plutôt l’air indisposé par mon immixtion dans la conversation.
Comme le hasard fait bien les choses, au moment où je me suis dit que je serais mieux de reprendre ma lecture en me tenant à l’écart, Lex Ivian arriva et vint me saluer. J’en profitai pour m’éloigner subtilement des deux silhouettes féminines qui m’avaient si gentiment questionné pour ensuite me rejeter.
Comment as-tu trouvé le show jusqu’à maintenant? – lui lançai-je.
Fidèle à son habitude, il me répondit d’un ton à la fois laconique et direct. Le contenu de sa réponse exacte m’échappe au moment où j’écris ces lignes, mais je me souviens qu’il semblait avoir apprécié. Lex a par ailleurs partagé le même sentiment que moi au sujet de Sacrificed Alliance et le parallèle avec CoB. Pendant que nous discutions performance et technicalités musicales, un jeune cégépien et son amie vinrent nous interroger à propos d’un grave sujet…
Êtes-vous capables de rouler un joint? ont-ils demandé.
Aussitôt, Lex et moi nous sommes regardés l’air de se dire: « Qu’est-on censé répondre à cette question venant de personnes qui ont la moitié de notre âge? » Je vous laisse imaginer la suite…
Une fois de retour à l’intérieur, Obscurcis Romancia ont pris possession de la scène. Ils nous en mettent plein la vue tel un groupe de musique qui veut nous propulser dans une autre dimension. Et ils réussissent… Bien que leur set ait été très agressif, rapide et violent, je ressentis quelque chose d’étrangement lumineux et positif. Lex partageait clairement mon sentiment puisque entre deux morceaux, il m’a jeté un regard complice qui signifiait que j’entendais bien la même musique que lui. Je tiens à mentionner que ce n’est pas toujours le cas. Pour preuve, au spectacle de Finntroll, Blackguard et de la semaine précédente, nous étions clairement en désaccord sur la performance de Blackguard… et aussi sur Denis Lévesque et son talk-show.
Il est à noter que depuis mon retour à l’intérieur, la bière a coulé à flot et je commence définitivement à sentir les effets d’un état éthylique. C’est peut-être ce qui a motivé une discussion existentielle profonde avec mon comparse au dernier entracte. J’apprends qu’il s’intéresse à l’histoire (ne le savais-je pas déjà?). Il n’en fallait pas davantage pour piquer ma curiosité et approfondir la conversation et les différents thèmes soulevés dans notre discussion. Si cela vous intéresse, vous n’avez qu’à vous pointer à un spectacle et à faire de même avec nous. Généralement, nous ne mordons pas. Bref, tout cela pour dire qu’après 15 minutes de cette conversation, aussi dynamique et intéressante soit-elle, il était temps de retourner à l’intérieur pour voir la tête d’affiche de ce soir: Nekrogoblikon.
Grotesquement sublime! C’est un gobelin qui nous accueille et qui introduit le groupe. Bien qu’à première vue un gobelin soit assez répugnant, celui-ci a un je ne sais quoi de très sympathique. Probablement qu’un gobelin qui boit de la bière et qui invite les gens à se joindre à lui au bar ont aidé à modifier ma perception. La foule s’est un peu rétrécie, ce qui m’apparaissait un peu incompréhensible compte tenu que ce groupe venait d’aussi loin que la Californie. Il faut dire cependant qu’à côté d’un Mat Paré, Nekrogoblikon font piètre figure en matière de visibilité et marketing. Leur spectacle de vendredi à Toronto est à peine annoncé, et les gens intéressés à y aller ne savent même pas quels sont les autres groupes ni même si le spectacle a bel et bien lieu tellement il y a peu d’informations disponibles sur le web. Cela dit, leur performance solide nous fait oublier ce genre de détail. Ils sont là, très là, tout là. Coordination, mise en scène, performance, virtuosité, nous sommes servis! Pour les personnes restées jusqu’à la fin, c’était tout simplement excellent. Après la dernière chanson, une dernière bière, une dernière clope et une dernière conversation avec Lex, je suis mûr pour une traditionnelle pointe de pizza de fin de soirée, tout juste avant d’aller prendre le métro pour rentrer à la maison. Voyage dans un wagon qui semble toujours osciller entre le paradis et l’enfer, entre le sommeil et l’éveil, la sobriété et l’ivresse… Au final, cette soirée m’a convaincu une fois de plus que bien que j’écoute de la musique redoutée par plusieurs, qui sont malheureusement incapables de faire la distinction entre une technique de chant et une personne qui gueule, je suis ressorti de cette expérience musicale plus apaisé et plus heureux et je me suis endormi comme un bébé.
Doc Light





