Vers la toute fin des années 1970 et au début des années 1980 apparut, principalement aux États-Unis, un nouveau courant musical, l’Hardcore-Punk. Combinant le nihilisme et l’anticonformisme des premiers groupes Punk avec l’agressivité et la puissance du Metal des premières heures, des groupes tels que : Black Flag, Bad Brains, Minor Threat, 7 Seconds, Dag Nasty et Misfits naquirent et révolutionnèrent la musique rock en général avec des chansons extrêmement courtes, parfois quelque secondes seulement, mais aussi violentes et efficaces. Le courant grandit, essaima et influença à son tour d’autres courants comme le Thrash Metal et des groupes comme : Celtic Frost, Bathory, Mayhem, Slayer et Metallica, qui en adoptèrent différents aspects avant de les intégrer dans des recettes toujours plus violentes, jusqu’à l’apparition de déclinaisons encore plus démentes comme le Grindcore de Napalm Death, par exemple. Or, au début des années 1990 apparut un courant qui allait être l’incarnation probablement la plus radicale et intransigeante de l’Hardcore Punk : le Powerviolence. Caractérisé par une rapidité hors du commun, des pièces extrêmement courtes, de constants changements de tempo, des breakdowns à la rythmique étrange et des thématiques lyriques politiquement et socialement chargées, ce genre difficile d’accès pour les masses connaîtra un développement toutefois intéressant dans la contre-culture des souterrains urbains crasseux. Tout cela nous mène au sympathique Pierre-Luc Germain, un organisateur de spectacles DIY qui avait concocté une soirée Powerviolence en invitant Despise You, un groupe très influent du genre fondé en 1995, à faire un arrêt à l’Agitée jeudi passé. Trois groupes québécois officiants dans le même univers seraient aussi de la partie : Vile Intent, Fistfuck et les chimpanzés enragés d’Apes (trop facile!). La table était donc mise pour une autre soirée violente et malsaine dans le temple de la musique underground.
Arrivés à ma résidence secondaire, c’est-à-dire l’Agitée, vers 19 h et des poussières, moi et ma précieuse Julie Bédard rencontrâmes l’organisateur de la soirée qui nous fit bénéficier de l’accès à la salle (merci beaucoup!) et allâmes rejoindre les quelques spectateurs et musiciens déjà arrivés sur la terrasse afin de laisser libre cours à notre alcoolisme. Bien que le ciel se fit menaçant et laissait présager un orage, l’ambiance était très décontractée et nous apprîmes rapidement que le spectacle prévu pour 19 h 30 commencerait avec du retard en raison de délais routiers pour certains des groupes invités. Tout cela nous permit de discuter brièvement avec Pierre-Luc Germain, qui travaille parfois avec Karl-Emmanuel Picard de District 7 Productions, mais organise aussi parfois des spectacles plus DIY pour ses amis musiciens, comme c’était le cas en ce jeudi. Pendant ce temps, la terrasse se remplissait avec un débit régulier et peu avant 20 h 30, au même moment où la pluie semblait vouloir débuter, Apes s’installa sur la scène et nous nous dirigeâmes à l’intérieur.
Apes est un quatuor de Québec qui se spécialise dans une forme très sombre de Grindcore/Hardcore caractérisée par des motifs de guitare distordue simples, lourds soutenus par une rythmique pesante et agrémentés d’une basse bourrée de distorsion. La voix du chanteur est composée de hurlements gutturaux malsains qui entraînent l’auditeur dans un univers sans issue et sans espoir. Lors de leur entrée sur scène, les spectateurs occupaient environ le tiers de la capacité de l’Agitée et se tenaient, probablement craintifs, au fond la salle. Le chanteur de la formation décida donc d’aller les chercher en exécutant l’ensemble de sa prestation directement dans la fosse, manifestant ainsi une attitude agressive tout à fait appropriée au style musical de son groupe. Celui-ci ne se gêna d’ailleurs pas pour inviter les spectateurs à se rapprocher à plusieurs reprises ce qu’ils n’eurent pas trop le choix de faire en raison de l’arrivée régulière de nouveaux venus. Le reste du groupe resta quant à lui installé sur la scène livrant leurs pièces, généralement de durée moyenne (entre une et deux minutes) pour le genre avec une relative sobriété, quoique non dénuée de mouvement. Apes livra donc une très bonne prestation bénéficiant d’un son très puissant, cependant celle-ci fut de trop courte durée. En effet, lorsque le groupe descendit de scène après à peine une vingtaine de minutes de prestation je restai plutôt sur ma faim. J’en aurais pris beaucoup plus! Ce sera pour une prochaine fois, car le groupe se reproduira le 21 juin prochain à l’Agitée avec Masakari, Khan et Rope. Vous pouvez écouter deux pièces du groupe en suivant ce lien.
L’orage était maintenant bien entamé dehors, la foule se faisait plus compacte et c’était maintenant aux vétérans de Fistfuck de monter sur scène. Le quintette qui définit son style comme Grind n’Roll existe en effet depuis 2003 et a trois albums pleine longueur, deux splits et un EP à son actif. Le groupe s’était dissout en 2008, mais s’est reformé en 2009 et se compose maintenant de : SteveJonk (voix, aussi dans Disjonktation et Mesrine), Déro (guitare), Dallaire (guitare), Crocko (basse, aussi dans Bombnation et Mesrine) et Yvan (batterie, aussi dans Disjonktation). Musicalement le groupe était le plus différent de la soirée, car celui-ci mélange son Grindcore aux thèmes humoristiques et absurdes avec des influences Rock qui se manifestent par des chansons plus structurées, longues et développées que celles du reste de l’affiche. Leur prestation, en ce jeudi soir orageux, fut puissante, intense et menée de main de maître par Steve, le frontman très habile avec son humour particulier entre les chansons et ses hurlements caractéristiques du Grindcore. Voici une jolie citation de ce dernier entre deux chansons : « Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de filles qui dansent en avant du stage! Allez-y, Fistfuck c’est de la musique de filles! » (LOL). Les autres musiciens ne furent pas en reste avec une performance précise et efficace, qui démontrait tout le savoir-faire de ces « grindeux » expérimentés. La foule démontra son appréciation en formant les premiers moshpits de la soirée, qui furent toutefois timides en raison des propriétés hautement glissantes du planché maintenant détrempé par les spectateurs qui arrivaient de dehors. Après un set qui tournait autour des trente minutes, Fisfuck céda la place au prochain groupe de la soirée. Si vous ne les connaissez pas, allez visiter leur Bandcamp.
Le quatuor de Powerviolence montréalais Vile Intent monta alors sur la scène pour livrer ses pièces de quelques secondes chacune. Le groupe pratique une forme particulièrement intransigeante de ce style qui frise parfois le Noise avec une utilisation forte de feedbacks de guitare contrôlés, de passages carrément piochés et déstructurés garnis de voix hurlées du chanteur et du guitariste se situant entre le guttural du Grindcore et le cri purement Hardcore de la vieille école. Le tout donne une impression de violence à peine contrôlée particulièrement réussie, se combinant à des thématiques nihilistes, politiques et sociales. En cette soirée leur prestation fut particulièrement bien menée du point de vue musical, ce qui n’a rien d’étonnant, compte tenu de la relative simplicité des pièces jouée, hormis la batterie parfois drôlement syncopée et changeante. Du côté de la présence scénique, leur prestation ne m’a cependant pas tout à fait convaincu. En effet, j’ai trouvé étrange que le chanteur laisse toujours le guitariste parler entre les chansons et aussi qu’il restât plutôt statique au centre de la scène hormis quelques brassages de tête. L’interaction avec les spectateurs en souffrit un peu, mais la performance d’ensemble du groupe fut quand même réussie d’après les réactions positives de la foule plus bruyante et active qu’auparavant. Après un bref setlist d’une demi-heure environ, le groupe se retira sans cérémonie pour faire place à la tête d’affiche. Le groupe conserve une esthétique très DIY et n’a pas de Facebook, ni de myspace, ni de Bandcamp et garde le mystère, tout comme Apes d’ailleurs, sur l’identité de ses membres. Vous pouvez cependant écouter et télécharger leur musique au lien suivant.
Le mythique groupe californien Despise You s’installa alors assez rapidement devant une salle maintenant aux trois quarts pleine, alors que j’eus la chance d’avoir une conversation sur les subtilités de la prononciation française avec le guitariste Phil Vera, qui me demandait comment se prononçait le mot « noire » de « bière noire » et le mot « veux » de « Je veux » pour commander son rafraîchissement favori dans la langue de la Belle Province! L’excitation était à son comble dans la salle, ce qui a sans doute un lien avec le fait que le groupe s’est relativement rarement produit sur scène malgré ses dix-neuf ans d’existence. En effet, le chanteur et leader du groupe, Chris Elder, a longtemps refusé de faire des spectacles en raison de son trac excessif et le groupe n’a pris la scène d’assaut qu’après sa reformation en 2006. De voir le quintette d’Inglewood faire un arrêt à Québec sur sa tournée de cinq dates était donc une chance inouïe. Pour les non-initiés, Despise You est un des groupes les plus influents du courant Powerviolence. Leur musique est composée de pièces extrêmement courtes basées sur des motifs de guitare sale très punks et agressifs et des paroles traitant de la vie de rue, de la consommation de stupéfiants, de misanthropie et de brutalité policière. Le groupe a aussi l’originalité de combiner les voix hurlées de Chris Elder avec les cris féminins de Cynthia Nishi, ce qui est plutôt rare dans ce style. Livrant une succession de brèves pièces efficaces avec une énergie palpable et une attitude sans compromis devant une foule conquise et active, Despise You nous prouva en cette soirée que son statut de groupe mythique ne se base pas sur du vent. En effet, la prestation fut enlevante avec son rythme effréné et son rendu impeccable de pièces qui sont parfois si courtes et rapides qu’elles réclament une attention particulière des musiciens. En effet, une seule petite erreur de synchronisation peut faire s’écrouler une pièce qui ne dure qu’à peine 30 secondes, mais Despise You a évité cet écueil avec brio. Bien entendu, le style pratiqué par le groupe ne sera pas accessible à tous, mais les non-initiées qui souhaiteraient se faire contaminer les tympans par cette musique étonnamment violente peuvent accéder à une multitude de sélections Despise You en suivant ce lien.
En conclusion, nous fûmes très satisfaits de cette soirée d’agression punk à l’Agitée et je désire remercier chaleureusement Pierre-Luc Germain pour les accès qu’il nous a gracieusement offerts, ainsi que pour l’organisation de ce spectacle de grande qualité. Malgré mes réserves quant à la prestation un peu froide de Vile Intent et le setlist un peu trop court d’Apes (on en veut plus les gars!), le spectacle fut une très belle réussite autant sur le plan de l’achalandage que de la qualité des groupes présentés et cela me fait souhaiter la venue d’autres groupes dans des styles plus obscurs que la moyenne à l’avenir!
Louis-Olivier « Winterthrone » B. Gélinas





