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Woods Of Desolation

« As the Stars »

Northern Silence Productions

2014

 

 

Même si mon penchant pour la musique dite extrême semble vouloir s’évaporer avec les années qui s’écoulent et le temps qui s’estompe, il y a de ces groupes/albums qui ne pourront jamais quitter mon environnement musical tant leur éloquence et leur beauté ont su marquer mon âme impie. Certains d’entre eux ont tapissé les plus beaux moments de ma vie, tandis que d’autres résonnent encore dans la mémoire des jours les plus sombres de mon existence. Parmi cette poignée d’entités qui composent ce corpus, l’album Torn Beyond Reason de Woods Of Desolation (WoD) y occupe une place bien particulière et chaque fois que je me le permets, le black dépressif de ce disque fait immanquablement miroiter chez moi les plus belles images comme les plus sombres desseins. Aussi, je me réserve l’écoute de celui-ci avec parcimonie.

Or, Dieu seul sait et le Diable s’en doute qu’il n’est pas sans dire que c’est avec une fébrilité sans borne et un enthousiaste quasi insupportable que j’ai attendu la venue de quelque chose de nouveau à me mettre sous la dent de la part de ce groupe. Eh bien, que l’enfer soit béni et les saints crucifiés puisque mes prières ont enfin été exaucées. Alors, haut les cœurs camarades, car c’est finalement le 14 février prochain que le nouveau disque de cette formation Australienne verra le jour sous la bannière de Northern Silence Productions.

Bien qu’à ce jour, je n’aie toujours pas de copie physique à ma disposition, j’ai tout de même réussi à mettre la main sur une version numérique et, ma foi, que les anges m’emportent si je mens, ce disque est voué à un avenir très prometteur. D’autant plus qu’avec son caractère avenant, un peu plus accessible et ses atmosphères inspirées, WoD pourrait très bien rallier de nouveaux admirateurs parmi les amateurs de musique calfeutrée aux mélodies intuitives.

De prime abord, la première chose qui me soit venue à l’esprit en écoutant ce disque est la dichotomie qui semble y faire rage. Son tempérament musical dualiste qui manigance entre la lisière de l’ombre et la lumière, et qui joue malicieusement dans les moindres recoins de notre inconscient lui donne, un peu à la manière de la Joconde de Léonard de Vinci, une espèce de personnalité ambivalente qui nous empêche de savoir si l’on doit rire ou pleurer.

Nous avons, en effet, d’une part, droit à des hymnes aux panoramas hyper homériques et, d’autre part, un petit quelque chose qui trame dans l’arrière-plan et le rend si macabre dans sa splendeur. On pourrait dire que, As the Stars, est affligé d’une volupté semblable à celle du vin que consommait les poètes maudits. On fait le beau avec le laid et ce goût distille toute la saveur qui se rejoint quelque part entre la nostalgie, la mélancolie et l’allégresse. Tout ceci est extrêmement bien exprimé dans chacune des mesures de ce disque et cette ingénieuse harmonie dissout ainsi toute la lourdeur d’un black trop dépressif, pleurnichard, uniquement centré sur le dégoût. Il s’y trouve une équation parfaite entre ce qui constitue une œuvre juste et définie dans ses limites et, surtout, elle ne s’égare pas dans le cliché romanesque douteux qui laisse un goût de coton dans la bouche. Au contraire, les mélodies de As the stars sont telles que dans l’espace d’un simple battement de cœur, elles peuvent tout aussi bien alimenter nos abîmes existentiels les plus profonds que nous déposer doucement aux abords de nos espérances les plus naïves. Cette double nature qui règne et régis le tempérament de As the Stars m’apparaît définitivement être sa qualité la plus grande.

Mais assez parler du fond pour le moment, attaquons-nous un peu à la forme.

Tout d’abord, je dois dire que j’adore l’humeur mal léchée de ce disque. J’adore le côté malpropre de la production qui, bien entendu, est à l’opposé de celle que nous offrent les grandes étiquettes de ce monde. Bien qu’à l’occasion cela ne me déplaise pas totalement, je dois avouer que cette tendance au méga production carrée m’agace énormément et me laisse grognon plus souvent qu’autrement. À cet effet, je partage l’opinion de ceux et celles qui croient que les productions parfaites et sans égratignures dénudent la création de l’artiste de toute émotivité et la rend ainsi aseptisée de tout sentiment; que tout ce lustre obscurcit la sincérité de l’initiative pour qu’il en résulte, au final, un bel objet plat, impersonnel, sans intérêt et vide de tout intérêt.

Ici, par contre, le choix de production préserve toute la sincérité de l’émotion qui est extrêmement bien ressentie tout au long du long jeu qui a aussi la valeur de porter le blason de l’authenticité. D’ailleurs, je suis absolument certain que ce choix de production lo-fi est bien voulu et réfléchi. Et si l’enveloppe malfamée de ce disque doit être portée au banc des accusés, je me porte garant de la défendre, car, à mon sens, la beauté de ce dernier est due à son essence imparfaite.

Pour ce qui est du reste et, entre autres, des guitares (D. – la tête dirigeante de WoD), on ne peut manquer de souligner leur ingénieuse utilisation et leur surprenante efficacité. De nature plutôt simpliste, elles livrent tout de même une prestation honnête et bien ressentie. Et, avec une distorsion « treble-isé » (qui rappelle un peu une scie mécanique), elles réussissent à se démarquer par leur franche habilité pour devenir un des éléments clefs de cet album. À elles seules, elles arrivent à nous propulser sur la cime des plus hautes émotions et on se sent gravir l’Everest au tempo de leur ascension tellement tout ça est d’une qualité épique par moments. À dire vrai, je dirais que la totalité des mélodies s’organise autour d’excellentes partitions de guitare, parfois brutes, souvent harmonieuses, et de subtils arrangements qui donnent une large profondeur à As The Stars et une bonne valeur de ré-écoute. Définitivement le highlight de l’album.

En contrepartie, la basse, de son côté, est, pour ainsi dire, carrément absente. Elle ne semble que traîner en arrière-fond et se laisse oublier dans sa soumission et sa nonchalance. Aucune initiative, aucun débordement, aucun excès, aucun rien. Que peut-on en dire de plus? Elle est là, elle suit et c’est tout.

La batterie, contrairement aux anciens albums de WoD, a cette fois été enregistrée par Vlad de Drudkh/Old Silver Key. Un brillant ajout qui cadre parfaitement dans la dynamique recherchée. Sans que sa performance soit vraiment des plus extravagantes, elle relève tout de même aisément toute la délicatesse des passages plus ambiants comme des moments les plus intenses. Elle ne figure pas à l’avant-plan, mais sa qualité d’exécution devient vite un élément essentiel à As the Stars et impose son rythme à chaque morceau.

Finalement, il y a aussi la voix de Old (Drohtnung) qui ne semble jamais finir de se cicatriser. Un chant lointain, sournois et insidieux qui réussit habilement à se frayer un chemin jusqu’aux confins tortueux de notre esprit et, avant même qu’on ne le remarque, s’agrippe à nos angoisses les plus pernicieuses pour festoyer en harmonie avec les démons qui nous habitent. Elle s’incruste ainsi dans nos désillusions les plus douloureuses et, tel un fiel délétère qui empoisonne l’ambiance de son alchimie, elle vous déracine de votre confort facile.

Immergé dans une constante, mais légère réverbération, elle laisse flotter l’impression qu’on se trouve prisonnier entre les tourments de l’écho d’un appel lointain et celui d’un silence meurtrier. Ces cris, presque inaudibles et empreints de la sérénité des plus sages comme de la détresse des plus méprisés, viennent nous suggérer à l’oreille la solitude des étoiles et le mystère du rêve onirique.

Autant cette dernière pourrait être l’élément qui vous déplaise le plus, autant, comme chez moi, elle sera l’élément qui vous plongera dans un état de plénitude et de contemplation à l’écoute de As the Stars. Du très bon boulot de la part de Old sur ce côté

Pour tout dire, le seul défaut que je puisse trouver à cet album est la longueur. La longueur des pièces comme celle de l’album en soi. J’aurais voulu que chaque pièce s’étire un peu plus et que l’album soit, du même coup, beaucoup plus long puisque sa courte durée ne me donne envie que de quémander pour encore plus, beaucoup plus.

En effet, sur les sept pièces qui composent As the Stars, deux sont instrumentales et la totalité de celles-ci ne compile qu’à peine une trentaine de minutes. J’aurais vraiment préféré quelque chose qui tourne autour d’une heure, mais bon. Cela ne nous permet que d’écouter les titres plus souvent, après tout. Sur cette note, et avant de conclure, j’ajouterai simplement que As the Stars s’écoute vraiment, vraiment bien. Il prend son air d’aller dès les premières secondes et continue sa route sans jamais vraiment perdre le cap ou s’épuiser.

Ultimement, As the Stars est un disque hyper inspirant qui, selon moi, pourrait avoir la capacité de s’inscrire dans le panthéon des albums marquants de l’année. Il s’agit vraiment d’un habile tour de force et d’une œuvre puissante. La dualité qui y fait rage, la complexité pourtant si simple qui le caractérise, la texture sale et malpropre qui l’habille et les rêveries obscures qui peuvent tout aussi bien invoquer l’invulnérabilité d’un espoir nouveau que la tristesse d’une tragédie sans mots sont tous autant qu’ils sont des éléments qui constituent en soi une magnifique et superbe pièce d’art dans son genre. Et si, comme je le mentionnais à l’instant, c’est grâce à ce genre de rêveries mélancoliques et malignes que nous arrivons maintenant à trouver un sens à nos ambitions, c’est aussi avec l’espoir fourbe qu’elles transportent que nous jetterons un regard neuf sur l’avenir, gonflé d’un sang nouveau, prêt à tout.

Putain, quel album!

Coeur Noir