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Gris

 « À l’Âme Enflammée, l’Äme Constellée »

(2013)

Les courants d’Avant-garde ont toujours été très importants pour l’avancement des arts. Que ce soit en musique, en peinture, en littérature, en sculpture, en théâtre, en danse ou en cinéma, les avant-gardistes, de par leur penchant à sortir des sentiers battus et à force d’audace dénuée de tout conformisme, sont effectivement responsables de maintes percées artistiques qui ont parfois complètement révolutionné le rapport que les gens avaient avec l’art, quel qu’il soit. C’est précisément ce que Gris vient de faire cette année, après six ans d’attente, avec la sortie d’une œuvre musicale d’une immensité et d’une beauté qui outrepasse les frontières connues d’un courant s’auto condamnant souvent à une orthodoxie stérile, soit le Black Metal. À l’Âme Enflammée, l’Äme Constellée est donc une œuvre d’exception, à laquelle je tenterai humblement de rendre justice au cours des prochaines lignes.

Contenant plus de quatre-vingts minutes de musique à la production léchée réparties sur deux disques, le nouvel opus de Gris étonne d’abord par son dépouillement de la plupart des caractéristiques inhérentes au Black Metal ambiant typique, hormis certains passages plus agressifs et l’utilisation de voix criées. Neptune et Icare optent donc pour une instrumentation, des arrangements et une interprétation qui a quelque chose de révolutionnaire pour le genre en se concentrant sur la création d’atmosphères sombres, spirituelles et d’une grande mélancolie, à l’aide d’influences clairement néo-classiques, acoustiques et parfois même folkloriques, voire exotiques. On notera à cet effet la quasi-omniprésence des instruments à cordes; violons et violoncelles utilisés de façon exemplaire, de percussions aérées et parcimonieuses et de nombreux passages acoustiques atmosphériques d’une profondeur impressionnante. Tous ces éléments se combinent pour entraîner l’auditeur dans un univers enveloppant et d’une puissance émotive rare.

En outre, les deux membres du groupe n’hésitent pas à varier les structures en proposant des pièces longues et progressives (« Les Forges », « Igneus », « Seizième Prière », « Une Épitaphe de Suie » et « Nadir ») entremêlées d’intermèdes et de pièces plus courtes aux sonorités exploratoires nous amenant dans un monde spirituel teinté d’influences folkloriques orientales (« Samsara », « Dil », « Moksha », « Sem »). La musique est donc très liée aux thématiques lyriques qui se penchent sur la spiritualité de la bête humaine.

Inévitablement, une œuvre aussi immense et audacieuse réclamera toute l’attention de l’auditeur et de nombreuses écoutes avant d’être appréciée à sa juste valeur. Effectivement, compte tenu de la grande richesse des compositions, des structures variées et de la continuité thématique entre les pièces, l’auditeur aura peut-être tendance à être quelque peu pris de vertige lors de la première écoute qui lui donnera l’impression d’écouter une seule et immense pièce musicale. Après quelques écoutes attentives, toutefois, le mélomane ouvert d’esprit appréciera les subtilités et la qualité incomparable d’un opus qui transcende les genres métalliques établis et ouvre un monde de possibilité pour l’avenir du métal noir atmosphérique. Enfin, cette œuvre musicale s’appréciera beaucoup mieux dans son entière magnificence que prise pièce par pièce, en raison de l’enchaînement parfait entre les morceaux et du sentiment de plénitude découlant de l’écoute entière de cet album constituant un tout plus grand que la somme de ces parties.

En somme, avec À l’Âme Enflammée, l’Äme Constellée, Neptune et Icare ont poussé le raffinement de leur art au-delà de toutes les frontières stylistiques connues pour nous offrir un opus d’une qualité devant laquelle le plus sévère des critiques ne peut que s’incliner. Immense, riche et d’une infinie beauté, cet album constitue un achat obligatoire pour tous les mélomanes, aussi blasés soient-ils, qui se disent ouverts d’esprit et à la recherche de nourriture pour leurs âmes égarées. Seuls les puristes les plus fermés seront effrayés par une œuvre aussi peu touchée par l’orthodoxie. Cet effort m’aillant littéralement soufflé, je ne peux que lui accorder une note parfaite, ce que je ne fais pratiquement jamais.

 

10/10

 

Louis-Olivier « Winterthrone » B. Gélinas