Mare Cognitum – Spectral Lore (Split)
« Sol »
2013
L’univers; mystérieux et insaisissable dans toute sa grandeur et sa splendeur. Depuis le Big Bang originel en passant par la conception des toutes premières étoiles et la formation des milliards de galaxies qui aujourd’hui le composent et l’habitent, les abîmes insondables de son ultime dessein nous seront probablement à jamais interdit. Autant dans le micro que le macrocosme, son infinie créativité qui régit la mécanique céleste devant laquelle nous nous émerveillons avec autant d’humilité nous révèle à la fois la complexité et l’intelligibilité de ses structures et l’incroyable distance qui nous reste à parcourir afin de pouvoir remettre en place toutes les pièces du puzzle. Est-ce que la totalité de sa compréhensibilité nous sera un jour dévoilée dans son intégralité? Probablement pas.
Mais émergeant du vide initial, l’ultime conception a tout de même été achevée. Jusqu’à la création de notre Soleil qui brille de ses milles éclats et depuis les premiers balbutiements de la vie dans les eaux troubles d’une Terre encore adolescente, l’odyssée de la grande marche vers l’évolution allait un jour réussir à accomplir l’incompréhensible. Ce même univers allait prendre conscience de lui-même par l’intermédiaire d’un animal capable d’observer et de raisonner; l’homme.
Mais maintenant que nous sommes «là», qu’avons-nous fait de se prodigieux cadeau qu’est la conscience, de ce «miracle» qu’est la vie? Avons-nous réussi à construire une civilisation digne de ce nom ou n’avons nous pas inversement réussi à ériger la faillite de notre propre espèce? Bien sur, nous avons accompli de grandes et magnifiques choses mais au final, que reste t-il de tout ça? Que reste-il de nous? Se pourrait-il qu’il ne reste rien d’autre que les vestiges de ce qu’un jour quelqu’un osa appeler «l’humanité»?
Quand on s’arrête quelques instants pour y penser, on ne peut faire autrement que de ressentir un affreux vertige et une terrible nausée. Il suffit, en effet, de regarder par la fenêtre pour constater l’immense échec qu’est devenu notre (im)monde et dans quel pétrin nous nous sommes mis les pieds. Au mépris de notre propre essence et au détriment du genre humain, nous avons gaspillé l’incroyable potentiel qui se cache inévitablement aux tréfonds de chacun d’entre nous et sommes devenus les pathétiques victimes de notre propre design. Nous avons faillit à la tâche et les portes de la «terre promise» se sont refermées à tout jamais devant nos yeux. De facto, une question s’impose violemment et vient alors hanter nos angoisses les plus sombres: «Comment l’enfer pourrait-il être pire?».
Et il est tout à fait légitime de se la poser, cette question. C’est vrai quoi! Au lieu de trouver un moyen pour nous affranchir de notre tourment éternel et de concentrer notre attention vers l’avenir en édifiant les balises d’un style de vie durable et équitable pour tous, nous avons choisi de nous abandonner à la peur, la haine et la destruction et l’avons retourné contre nous tel le canon d’un revolver.
Mais ce refus de s’émanciper de la sorte se traduit aussi par le rejet de l’acceptation de notre lignée comme descendant des étoiles et le refus de comprendre notre place dans l’univers. Ce lien intime qui nous uni avec la nature qui nous entoure a été machiavéliquement saboté et nous voilà maintenant devenus de misérables êtres incomplets et incompatibles avec le monde qui nous a vu naître. Errant sans but ni raison, effrayés et confus devant notre propre existence, ne sommes nous pas devenus que l’ombre de nous-mêmes?
Si on prend en considération tout ça plus le fait qu’il ne fallut pas moins de 14 milliards d’années d’évolution pour que l’univers puisse enfin accoucher de nous et prendre conscience de lui-même à travers nos yeux. N’est-il pas de notre devoir de se questionner à savoir si nous avons le droit de laisser tout ça tomber en ruine et finalement dans l’oubli? Sommes nous à ce point satisfaits de notre condition que nous pouvons nous permettre de nous admirer avec contemplation et béatitude? Est-il à ce point trop tard pour que la chenille ne devienne un jour papillon?
Voilà ce qui pourrait servir de postulat à Sol, le plus qu’admirable split de Mare Cognitum et Spectral Lore. Un questionnement bien lourd de sens, j’en conviens, mais oh comment important en des heures aussi creuses que les nôtres. Mais bien que, comme nous le verrons juste un peu plus loin, j’aille grandement apprécié la partie musicale de ce disque, je crois que la force de Sol réside dans l’effort mis pour étayer les idées et édifier le concept de celui-ci. Cet album thématique conçu par nos deux «one man band» est vrai délice. Il est d’une qualité sans équivoque et c’est un petit bijou qui doit être considéré comme un tout qui se complète mutuellement et non comme une simple plaquette qui réunit, pour l’instant d’un moment, deux artistes qui se questionnent – avec raison – sur l’arrogance de l’homme et sur la place que celui-ci n’arrive pas à réclamer comme héritier de l’univers et protecteur de son habitat en tant qu’espèce dominante.
J’ai d’ailleurs eu la chance d’avoir un court entretien avec Mr. Buczarsky (Mare Cognitum) à ce sujet et de ses propres aveux, cette collaboration est le fruit d’échange de courriel et de plusieurs heures de discussion que nos deux protagonistes ont passées à définir la direction qu’il voulait donner à cette union musicale.
Le résultat final en est rien de moins que deux gigantesques pièces de plus de 25 minutes chacune et d’une troisième instrumentale de presque 15. Un total de presque 70 minutes de musique bien grim qui vous fera voyager jusqu’aux confins de votre désarroi et de vos craintes. Tout ceci sans mentionner les frissons qui vous parcourront l’échine dorsale si vous prenez le temps de vivre le périple de Sol avec les textes à la main.
Le tout débute dans le calme de la pièce de Mare Cognitum, Sol Ouroboros.
Il y déjà quelques mois, je vous avais fait l’éloge du deuxième LP (http://ondeschocs.com/critique-dalbum-mare-cognitum-an-extraconscious-lucidity/)de cette formation et, à mon grand plaisir, ce titre est la suite parfaite à ce dernier. Il contient à lui seul tous les éléments qui font que j’adore tout simplement la musique de Mare Cognitum. Des guitares grinchantes, une voix sinistre, des atmosphères et des ambiances qui vous prennent à la gorge et vous glacent le sang et des interstices aux accents énigmatiques et lugubres. Tout y est pour un succès garanti.
Ce morceau exhibe aussi le généreux talent de l’artiste en question qui nous offre un black métal ambiant et mélodique avec de violents tressaillements death métal par-ci, par-là. À vrai dire, les influences de Mare Cognitum sont vastes et ne sont pas restreintes à une seule palette de couleurs mais plutôt à la totalité du spectre visible du métal extrême et cette qualité la rend riche en profondeur et en musicalité.
Et comme pour ainsi dire, arrivé au milieu de la pièce, Buczarsky décroche de sa trajectoire et se plaît à nous envoyer en orbite pour quelques minutes d’exploration dans les méandres de l’espace galactique. Il nous offre alors un magnifique passage ambiant qui nous cale confortablement dans notre siège pour ensuite nous ramener subtilement à la dure et triste réalité de la Terre. Suivra ensuite une finale explosive qui égalera la force d’une super-nova et la beauté d’une nébuleuse. Sol Ouroboros est définitivement une pièce complète en soi et représente peut-être le meilleur matériel offert par Mare Cognitum à ce jour et je ne peux faire autrement que de me languir d’envie pour le prochain LP de ce projet qui ne cesse de s’améliorer avec chaque nouvelle sortie.
Cependant, au-delà de tout mon enthousiasme , je crois que certains pourront peut-être se laisser tenter à croire que tout ça est du déjà vu ou du pré-mâché mais en ce qui me concerne, il n’en est rien. La recherche du son me semble être bien authentique et la démarche littéraire nous offre une prose qui n’a rien à envier même aux plus érudit des écrivains. L’emblématique de l’idée, la qualité de l’écriture et les métaphores utilisées pour exprimer la déchéance et la fuite de l’homme sont extrêmement intéressantes et évocatrices et c’est ce qui rend le tout, à mon avis, distinct et unique. Un travail exceptionnel et une approche qui pourrait savoir plaire même aux oreilles les plus exigeantes. Mais bon, à vous d’en juger!
Pour ce qui est de la pièce de Spectral Lore, je suis bien obligé d’avouer que je suis très surpris. Bien que je sois relativement familier avec cette formation native de la Grèce, et bien que j’avais vachement apprécié«z leur dernier effort «Sentinel», il reste que je ne fais pas jouer un de leur album très très souvent. Par contre, le morceau offert sur Sol, en est un qui cadre à la perfection avec le concept du disque. Comme à l’habitude, nous avons droit à un black ambiant qui ne pardonne pas et qui dégage un fiel des plus amères à travers les échos torturés d’une rythmique chaotique et orageuse et, comme je disais à l’instant, on ne pouvait espérer rien de mieux pour un split aux allures de Sol.
De plus, Ayloss, unique membre de Spectral Lore, pousse son raisonnement et la thématique de l’album encore plus loin. Pour lui, si l’humain achève sa quête vers la perfection et arrive à son apogée, il n’en résultera rien de moins que son anéantissement complet par l’arrêt de la recherche du mieux. Il doit donc être constamment en recherche d’identité et se redéfinir au gré des cycles qui se succèdent. Si le genre humain veux continuer de s’améliorer et de s’achever en tant qu’être à part entière de ce monde, il doit lui-même se retirer de la course vers la «terre promise» et continuer son chemin. Selon lui, son salut ne peut se trouver que dans le rejet de cette idée. Par incidence, on comprendra que la pièce en est aussi beaucoup plus chaotique et plus «libérée», si on peut dire, que celle de Mare Cognitum.
Mais aussi, un peu étrangement et un peu à l’opposé de Sol Ouroboros, Sol Medius est une pièce beaucoup plus langoureuse, plus voluptueuse. Mais n’aller pas croire qu’elle est plus ennuyeuse pour autant, non, seulement que les sections ambiantes sont plus élaborées et semblent appartenir à la charpente même de la chanson. Elles sont comme les fondations et les poutres qui soutiennent la structure et qui lui donne toute la cohésion voulue pour tenir le bâtiment solidement en place. Tout semble être effectivement construit autour de ceux-ci et arrive à nous faire dériver dans le songe et la rêvasserie éveillée. Il ne restera alors qu’à s’abandonner à la pièce instrumentale finale composée à l’unisson par nos deux acteurs et qui termine ce EP comme il se doit.
Au final, Sol Medius est tout ce qui définit une bonne pièce de black ambiant mais aussi une bonne pièce progressive dans le sens où les riffs sont constamment poussés vers l’avant et ne regarde jamais derrière eux pour voir la traînée qu’ils ont laissée. Ils filent tel une comète et cela crée un mouvement ascendant qui fait monter la tension qui s’organise autour du morceau. La voix gutturale et profonde d’Ayloss donne aussi le ton à une ambiance ténébreuse et intrigante qui augmente davantage le mystère et l’angoisse recherchée. Pour tout dire, ce deuxième titre du split est une solide trame de fond qui auscultera les recoins les plus sombres de vos âmes impies.
Cependant et pour conclure, je dirais que l’ultime aboutissement de ce split est le fait qu’il réussit à accomplir ce qu’il doit accomplir. C’est-à-dire qu’il retrace l’épopée de l’homme à travers un superbe enchevêtrement musical et l’amène à se regarder lui-même et à contempler son achèvement. Il nous force à mettre en perspective notre propre existence face au désordre général qui règne ici-bas et nous reflète la possibilité de vivre mieux et de prendre conscience de notre place en tant qu’être unique, exceptionnel et intimement lié à la nature.
Le split De Mare Cognitum et Spectral Lore sera disponible via I, Voidhanger records d’ici la fin juin donc, si vous êtes un amateur de ce style musical, n’hésitez pas à les encourager.





