« The Elk »
2013
How can you expect the birds to sing when their groves are cut down?
-Thränenkind
J’adore l’art engagé. J’adore l’art qui se veut revendicateur et percutant. L’art qui s’acharne, qui signe et qui persiste. Celui qui déconstruit, refuse, s’indigne, s’enrage, violente et qui renverse les conventions établies. J’aime le fait qu’on exige et qu’on conteste. Qu’on rejette et questionne les consensus. Qu’on s’obstine et s’en-tête à chercher la vérité et la beauté au-delà du brouillard de nos esprits meurtris et corrompus de faiblesses. J’aime l’art qui ne se satisfait pas d’un simple «Parce que …» quand il demande l’essentiel «Pourquoi?».
J’aime que l’artisan crée une œuvre qui se surpasse elle-même et qui cherche à s’affranchir, dans la mesure du possible, des tourments célestes et de l’horreur quotidienne de nos cités qui sont malheureusement devenus nos tombeaux. J’aime le fait qu’on tente, contre tout attente, de mettre en relief ce qui nous fait défaut et que l’on mette de l’avant la calamité que nous sommes devenus. J’aime qu’on choisisse de se tenir à l’écart de l’abus et de l’ignorance. Que l’inertie maladive ne remplace pas la grogne et que les mots, aussi forts puissent-ils être, ne soient jamais assez puissants pour remplacer le geste.
J’aime aussi savoir que même si tout semble perdu d’avance, certains d’entre nous s’insurgent encore et tentent de s’élever au-dessus du cynisme honteux qui a lâchement envahi l’espace public depuis quelques temps. Ainsi, et pour toutes ces raisons, je suis un fervent amateur de la musique de Thränenkind. Et derechef, je ne peux faire autrement que de leur lever mon chapeau puisque pour autant que je sache, leur dernière offrande, The Elk, témoigne avec force de ce préambule.
Toutefois, et bien que son essence primaire en exprime pourtant beaucoup, The Elk n’est pas un album très bavard. Il s’agît plutôt d’un enchevêtrement de pièces instrumentales et de chansons aux textes qui laissent place à l’interprétation. Donc, et malgré le fait que Thränenkind se présente d’abord comme un groupe qui supporte «an anarchist, atheist, anti-fascist, vegan, straight edge lifestyle», on ne peut pas dire qu’ils sont une formation hyper politisé comme savent l’être certains groupes punks. Comme je mentionnais plus haut, pour eux, l’action semble se situer un peu plus dans le geste que dans les mots. Est-ce qu’il en ressort une musique de moindre qualité pour autant? Je ne crois pas. Pour tout dire, ça ne changerait absolument rien même s’il ne discutait que de sujet léger et futile puisque The Elk est d’une qualité assez impressionnante si on ne s’arrête qu’à la musique en soi.
Qu’il s’agisse de la production ou des arrangements, tout est extrêmement bien ficelé et un peu à la manière d’une guerre intestine, l’album se livre un preste combat qui se déchire entre l’envie de tout détruire et celle de tout reconstruire. Bien qu’à mon avis, en aucun cas on ne peut dissocier l’un de l’autre, nous avons tout de même droit à un côté plus aride et brutal et un autre plus harmonieux et tendre.
Au fil des titres qui se succèdent, The Elk s’impose tout en subtilité et son tempo se fraye un chemin dans une expression musicale plus sillonneuse que noueuse. Il n’y a rien de vraiment extravagant, rien de vraiment colossal ou encore aucun débordement épique à n’en plus finir, mais contrairement à leur ancien matériel un peu plus centré autour du métal obscur, cette fois Thränenkind nous plonge dans une atmosphère plus propre avec un son plus défini dans le Post-métal que dans celui d’un black cru et dépressif. Comme si la négativité des jours anciens avait passé à travers un filtre qui rend le positivisme moins taciturne et la musicalité moins accablée. Toutefois, bien qu’on ne peut pas tout à fait parler d’un album aux allures joyeuses et fringantes, on ne peut pas non plus jurer que par sa mélancolie exagérée.
Avec une influence Post-rock très proéminente axée sur les mélodies plutôt que sur la barbarie, The Elk fait ainsi office d’une transition dans l’évolution musicale de la formation. Ce petit changement dans le script ne saurait plaire à tous mais d’un autre côté, je ne crois pas qu’il éclate en totalité la forme et le fond du groupe. Il sont peut-être simplement rendu ailleurs, comme on dit.
Il n’en reste pas moins que The Elk est d’une grande force et en ce qui me concerne, d’une énorme richesse. Pas surprenant, en fait, puisqu’on pourrait dire que Thränenkind est comme une sorte de super-formation et avec un line-up aussi diversifié que le leur, il ne peut en résulter rien de moins – Tränenkind contient des membres appartenant à autant de formation que Agrypnie, Faulnis et Heretoir.
Comme je l’ai tout juste dit, le coté Post-rock très présent est définitivement l’influence principale du disque. Je sais que cette affirmation pourrait être très discutable et que certains d’entre vous préféreraient toujours placer Thränenkind dans la boîte du black dépressif ou peut-être même dans celle du post-black, mais pour des raisons d’ordre éthique et personnelle, la formation s’est dissocié du mouvement Black métal sous toutes ses formes il y a déjà quelques temps maintenant. Si le cœur vous en dit et que vous êtes curieux du pourquoi du comment, je vous ramène à une critique d’Harakiri For The Sky que j’avais écrite en mai dernier que je vous invite à revisiter en cliquant ce lien. À titre anecdotique, j’avais rapporté l’épisode du World Wide Web qui avait amené Thränenkind à s’éloigner du mouvement métal noir et de ses légions de fans aux opinions (il faut bien se l’avouer) plus souvent qu’autrement, douteuses et méprisables. Mais bon, ceci étant dit, avec autant de moments planants et langoureux, je ne peux faire autrement que de placer l’influence Post-Rock en première place. Mais attention ici. N’allez surtout pas croire que tout tourne autour de ce credo musical car il n’en est rien. Nous avons quand même droit à de forts moments métal ou tout se déchaîne dans une émotivité violente et ressentie dans sa juste valeur exactement comme Thränenkind nous avait habitué sur leur première démo, Eine Momentaufnahme – Der Rest ist nur Einsamkeit ou encore sur leur excellent split avec Heretoir.
Pour conclure sur les influences qui se retrouvent sur The Elk, je crois qu’on pourrait aussi ajouter une petite vibe post-punk de-ci, de-là ce qui amène un peu plus de rythmique à l’occasion. Et justement, parlant de rythme, je me dois de souligner l’excellent, excellent travail du batteur tout au long des treize morceaux qui composent The Elk. Il ne s’empâte jamais dans la facilité et on sent qu’il a définitivement travaillé sur ses beats et recherché à ce que chaque instant, aussi différents puissent-ils être, soient bien englobés à l’intérieur du cadre de la cadence et du rythme. Particulièrement sur les pièces qui bougent un peu plus. Tout ceci apporte une large profondeur et un aspect un peu plus technique qui pourrait plaire à un auditoire plus averti.
Maintenant, sans que ce ne soit un album thématique, on sent aussi une ligne directrice dans l’écriture des textes. On fait référence à une remise en question de ce qui nous est offert ici bas et de l’abnégation nécessaire de nos valeurs engrossées au McDonald, à la désinformation médiatique et à l’idolâtrie du vide. On refuse un style de vie exempt de toute compassion envers ce qui se doit d’être respecté et, comme ils le disent eux-mêmes, on cherche le beau et le vrai: rather than love, than money, than fame, give me truth.
Avec Thränenkind, pour pouvoir vivre sa vie décemment, il faut s’envoyer soi-même à l’échafaud. Il faut s’offrir en offrande au bourreau et renaître à travers le désir de s’émanciper harmonieusement et respectueusement avec la nature qui nous entoure pour enfin vivre sa vie pleinement, comme il se doit. On redéfinit donc ce suicide figuré comme seul salut véritable face à une espèce qui s’est tout simplement perdue en cours de route à la recherche de son identité. En fait, il s’agit de tout déconstruire pour mieux vivre. Et c’est à ce moment seulement que l’on pourra célébrer son refus d’être manipulé à travers une ode à l’abandon et au rejet de tout ce qui nous pourrit le sang et qui nous noircit l’esprit. Et l’éloge du renoncement et de la destruction de cette vie qui ne mérite plus d’être vécue tel qu’elle nous est enseignée deviendra, comme dans le cas de The Elk, l’épitaphe romanesque qui trônera fièrement sur la pierre tombale.
Dans un tout ordre d’idée, The Elk est un album qui s’est laissé désirer. Il fait partie de la gamme de ceux qui ne semblaient jamais vouloir voir le jour. Mais maintenant qu’il est officiellement paru via Lifeforce Records le 23 Août dernier (2013), je crois bien que Thränenkind pourrait s’imposer comme un groupe référence dans son genre. Même si The Elk contient du matériel légèrement différent de ce qui nous avait été offert dans le passé, il est définitivement un album que vous devez vous procurer si vous êtes un amateur de tout ce qui caractérise le groupe et son propos. Puisque en plus de promouvoir un style de vie vert, vegan, sain et en harmonie avec la nature, il est aussi selon moi un excellent disque pour la froideur de l’automne qui cogne à nos portes. Un Post-métal d’une très grande qualité et un groupe qui mérite d’être discuté sur toute les tribunes. Pour initier la discussion, je vous présente l’extrait mis sur youtube par leur étiquette il y a quelques mois.
Coeur Noir





