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Sombres Forêts

 « La Mort du Soleil »

2013

Sepulchral Prods

 

Décidément, la scène black métal de notre superbe capitale nationale ne cesse de prendre du galon avec les saisons qui se succèdent. Les formations de qualité se multiplient et celles déjà bien en place se solidifient les unes après les autres avec du nouveau matériel toujours plus impressionnant qu’auparavant. Cependant, et en ce qui me concerne, depuis la sortie de Quintessence en 2005, Sombres Forêts a toujours été l’une de mes préférées. Et quand Royaume de Glace naquit quelques trois années plus tard, la réputation d’excellence qui était vouée à s’épingler à ce nom ne fit que se concrétiser dans l’univers souterrain de cet occulte sous-genre musical. Cependant, avec leur toute dernière offrande, Sombres Forêts réussit à élever les standards et vient placer la barre encore plus haute que la dernière fois.

Or, entre Royaume de Glace (2008) et le disque dont il sera question ici, La Mort du Soleil (2013), il s’écoulera cinq années durant lesquelles l’union de Sombres Forêts et de Gris – une autre excellente formation native de Québec que vous connaissez probablement tous – résultât en un projet black avant-gardiste qui accoucha d’un puissant album en 2009. Je fais, bien entendu, référence au long jeu éponyme de Miserere Luminis. Ce projet se voulait bien plus ambiant et feutré que tout ce que ces deux groupes s’étaient alors habitués à nous offrir. L’impact et l’influence de cette association ne pouvait faire autre chose sinon que de déteindre sur l’agencement des couleurs musicales de Sombres Forêts et en imbiber ainsi son essence d’une teinte beaucoup plus étoffée. Cependant, il faut aussi comprendre que malgré l’ajout de ce côté plus lustré et vaporeux, l’archétype de Sombres Forêts est resté le même. Son ossature ne s’est pas dissoute pour autant et l’adhésion de ce nouveau souffle au corps glacial de cette formation ne l’empêche en rien de rester dans la plus dur des traditions black métal. Ce n’est vraiment que le système nerveux qui a été modifié.

 

Néanmoins, et comme le mentionne le site de Sepulchral productions, le troisième LP de Sombres Forêts marque définitivement un tournant un peu plus atmosphérique pour ce one man band de Québec. Et cette fois, Annatar a décidé de laisser de côté la nature plus crue des deux précédents albums. Il passe au niveau supérieur et élève ainsi sa création d’un cran. Il ne fait plus aucun doute, et ce à mon plus grand ravissement, que la musique de Sombres Forêts a gagné en sagesse et en maturité.

 

Mais avant que je ne commence cette revue de La Mort du Soleil, je tiens à mentionner que je ne tarirai pas d’éloge à l’égard de cet extraordinaire disque car, pour ma part, il vient aisément de prendre le titre de meilleur album de l’année 2013 et je doute fortement qu’il ne soit surpassé par aucune autre sortie dans les mois qui suivront. Il vient aussi de s’inscrire dans mon top 10 des meilleurs albums jamais enregistrés toutes catégories confondus tellement il est exceptionnel et d’une beauté sans nom. Bon d’accord, je me laisse probablement emporter par l’excitation du moment mais tout de même, quel album époustouflant!

Je vous l’assure, ce disque est d’une qualité hors du commun et il est promis à de grandes choses. Pour tout dire, il s’agît d’un immense album comme rarement il s’en produit. Il a été confectionné avec une main de maître et buriné dans l’or le plus pur et je suis convaincu qu’il rayonnera de mille feux sur la scène internationale.

De plus, l’intensité émotionnelle sur La mort du Soleil est si prenante qu’elle m’a littéralement envoyé au tapis lors de ma première écoute. J’en suis resté bouche bée, la gueule ouverte comme un con et depuis, ses mélodies qui s’entretuent entre l’espoir, la douleur et un étrange sentiment de liberté ne cessent de me hanter d’effroi.

 

Mais justement, avant de commencer à discuter des mélodies proprement dîtes, regardons d’abord le artwork de l’album d’un peu plus près.

Dessiné par nul autre que Fursy Teyssier (Les Discret, Amesoeurs), la pochette nous révèle le caractère peut-être un peu plus personnel du disque, peut-être un peu plus intimiste et introverti de celui-ci. On peux, en effet, y apercevoir un navire qui manœuvre désespérément contre vents et marées pour se sortir des tumultes d’une mer qui ne semble vouloir que chercher à l’aspirer vers la profondeur de ses abysses. Sous un ciel orageux, ses oriflammes sont déchirées, sa poupe endommagée et il est laissé à lui-même pour livrer son ultime combat. Tout indique que son sort en est jeté et que la fureur de l’eau le fera bientôt sombrer.

Est-ce que l’on doit traduire cette scène comme il se doit et comprendre la nature plus autobiographique de celui-ci? Je crois bien que oui. Du moins, c’est ce que moi j’en perçois. Mais ce sera à vous d’en tirer vos propre conclusions car est-ce que l’interprétation de l’art ne se trouve pas justement dans le regard de celui qui le regarde?

Quoi qu’il en soit, je crois que ce tableau dépeint l’affrontement d’une force contre une autre où l’espérance de survie, une âme torturée et le désir de s’éveiller à quelque chose de mieux sont en jeu. Une thématique par laquelle plusieurs d’entre nous seront à bien de s’identifier, j’en suis certain.

 

Ceci nous amène aussi au titre du LP comme tel, La Mort du Soleil. Quatre mots qui peuvent évoquer autant de choses positives que négatives; le froid, la conclusion d’une histoire, la fin de toute lumière, la perte d’un point de repère, l’anéantissement de l’espoir ou encore, un nouveau départ pour une meilleur vie, ailleurs, loin d’ici. Mais chose certaine, peu importe comment le voyage finira, il s’annonce épineux et tortueux d’embûches et lorsque l’heure arrive enfin de prendre le large, Annatar se prépare et lève doucement les amarres pour soixante minutes d’un des plus grandiose black dépressif que vos oreilles n’auront jamais eu la chance d’écouter. Il nous tend ainsi la main et nous invite à quitter le port pour le suivre dans son périple qui confrontera le rêve et l’amertume à des mers inconnues.

 

L’album nous est introduit avec une superbe guitare acoustique digne de celles qui ont su faire la renommée de la formation et aussitôt vient déposer les balises sonores auxquelles nous nous référerons tout au long de l’aventure. Déjà, on s’abandonne au bon vouloir du capitaine qui, jusqu’à maintenant, navigue des eaux calmes et claires. Toutefois, tranquillement nous nous éloignons de la terre ferme et l’horizon commence soudain à se confondre en ton de gris avec la mer qui oscille de son œil menaçant. L’orage nous guette au loin et bientôt, l’écume de son tourment viendra se fracasser violemment sur la carlingue de notre épave déjà affaiblie par les torrents qui déferlent.

 

À peine quelques mesures plus loin, porté sur une vague texturée et enivrante, la cellule orageuse se gonfle et se colore d’orangé, d’ocre et de sang. Le temps s’inverse, le vent se lève et souffle de plus en plus fort, le tonnerre se met à gronder dans l’écho du vide ambiant et c’est à cet instant précis que le silence se met à rugir avec toute la véhémence du monde. La poésie d’Annatar se déchaîne alors dans un évoquant lyrisme et l’embarcation sonore commence à tanguer. On s’agrippe comme on peut au mât du navire qui s’agite de plus en plus et au moment ou Étrangleur de Soleil entame ses premiers gémissements, nous voilà pris dans les déchirements de la sinistre et mélancolique voix de ce talentueux multi-instrumentiste. D’ailleurs, cette atmosphère mélancolique et nostalgique sera présente dans les moindres recoins des sept pièces qui composent La Mort du Soleil. Elle voguera à la dérive avec l’auditeur qui ne peut faire autrement que de s’en approprier toute son aigreur

Qu’elle soit dissimulée derrière l’harmonie de la tristesse fantomatique de la symphonie ou encore dans la résonance des cordes et des battements de tambours qui retentissent. Qu’elle se trouve dans l’ingéniosité des réverbérations et dans l’agression de l’archet qui lacère l’épiderme des guitares, cet état d’esprit est ancré dans le spectre musical qui cherche à s’ouvrir et percer le ciel de ses rayons. Il cherche à s’affranchir de son oppression mais n’y parviendra jamais vraiment totalement. L’obscurité accablante persistera tout au long des pièces qui s’enchaîneront élégamment et en ce qui me concerne, j’en ai des frissons juste à y penser.

 

Arrivé au troisième titre, nous essayons de garder le cap mais les lumières des phares se font rares à travers les brumes qui s’épaississent. L’eau engorge le pont depuis un bon moment et nous cherchons en vain un moyen de nous élever au-dessus de ce brouillard.

Ici, encore une fois, les poignantes guitares font un excellent boulot (et je fais pas seulement référence aux riffs de guitares mais tout autant aux adroites lignes de basse). Le travail effectué avec celle-ci est aussi un des aspects qui me plaît le plus avec cet album. Toujours en contraste avec une lourde et intense batterie, les différentes techniques utilisées pour les faire vibrer sont le condensateur du climat recherché. Comme un «Soleil dans les nuées», elles font resplendir de leurs prouesses pratiquement chaque instant de chacun des différents morceaux et, à mon humble avis, elles sont l’élément-clef de cet hypnotique et envoûtant environnement sonore.

 

Avec Au flambeau, la pièce médiane, on peut dire qu’on se retrouve dans l’œil de l’ouragan, si on veut. Plus calme et posée, surtout de son introduction qui débute piane-piane, l’océan semble vouloir nous laisser respirer un peu et apporte avec lui l’oxygène nécessaire pour éviter la noyade. À travers la tempête, on réussit à apercevoir l’azur enflammé pour quelques secondes mais soyez assurés que le répit sera de courte durée. Sous ce ciel vindicatif déjà submergé par la souffrance du texte d’Annatar, la douleur ne saurait attendre.

On nous inonde donc dans une douloureuse ambiance qui, tout au long du morceau, gardera un simple mais efficace piano en trame de fond. Sa stigmate dépressive est, il va de soi, plus qu’évidente mais nous prouve d’une part que le black métal de qualité peut s’organiser autour d’autre chose qu’une rythmique agressive et chaotique et d’autre part, que l’essentiel d’une bonne chanson n’a rien à voir avec la complexité de celle-ci mais plutôt sur l’émotion qui s’y transcrit.

En dépit de sa nature un peu différente de ses consœurs, Au flambeau reste une de mes favorites et elle nous apporte subtilement et habilement vers la seconde moitié de l’album.

 

Et effectivement, nous voilà à présent à mi-chemin du parcours lorsque la batterie et la guitare aux allures « post-rock » de L’Éther, cinquième piste de la pastille, nous mortifie devant son horrible beauté. Elle est, si je peux me permettre, plus satinée et moins sale que les autres mais sous son manteau malicieux se cache une vapeur perfide qui émane toute « la tristesse de la terre ». Outre le texte et la voix, ce morceau m’apparaît un peu moins accablé que les autres dans sa structure musicale. Je crois qu’il est peut être celui qui s’écarte le plus du tempérament black métal de l’album. Il s’agit, en fait, d’une pièce où la constance atmosphérique prédomine sur la férocité électrique. Toutefois, sans nécessairement faire bande à part et comme je disais à l’instant, je crois qu’elle se rapproche un peu plus du rock dépressif que du black métal en soi. Cela ne lui interdit pas pour autant d’être une excellente chanson où la passion qui s’en dégage n’empêchera pas de faire frémir même les plus comateux d’entre nous. Mais je trouve néanmoins que sa fougue réside plutôt dans la détresse que dans la colère et réussit tout de même à nous flageller avec de violentes saccades.

Avec L’Éther nous étions à mi-chemin, oui, mais aussi dans les derniers halètements de La Mort du Soleil puisqu’une fois son incandescence éteinte, il ne restera que deux pièces. La Disparation et une autre qui fait office de outro de l’album.

 

La Disparition est une deuxième pièce qui se sert du piano pour mettre en relief le récif de son caractère plus personnel. Annatar « s’échappe tel un spectre » et se désole du paysage entre des passages hyper relax, voire presque silencieux, et d’autres remplis de hargne et de désespoir. Notre protagoniste nous récite toujours sa poésie avec ferveur et dévotion et se laisse bercer sur la délicatesse du décor nocturne si bien imagé.

C’est avec le cœur dans les mains et les yeux rivés vers la voûte étoilé qu’Annatar cherche à « fuir la lumière » en empruntant « des corridors interdits ». Si on oublie le titre qui suivra, ce morceau aurait très bien pu boucler la boucle de La Mort du Soleil et venir achever ce joyaux nacré de chagrin et de désolation. Mais malgré sa finale malsaine où les cymbales explosent à travers la voix écorchée et fatiguée d’Annatar, il fallait remettre les pendules à l’heure avant de disparaître jusqu’à une prochaine fois. Ce qui nous amène à la septième et dernière litanie de cet opus, L’effondrement.

 

Je crois que le titre de celle-ci est un renvoi direct au titre de l’album . En effet, il est vrai de dire que lorsqu’une étoile se meurt – en l’occurrence ici notre Soleil – elle est victime de sa propre fatalité et la gravité la compacte jusqu’à ce qu’elle s’effondre sur elle-même. À partir de ce moment, soit elle se dessèche et devient un débris glacial, ou soit elle explose en supernova pour créer une pouponnière stellaire qui transformera à tout jamais la face de l’univers.

Ce cycle de vie et de mort des étoiles est immuable à la vie et il est la seule façon de modifier la matière pour la remodeler en quelque chose de mieux et de plus puissant. Ceci peut paraître bien abstrait pour nous mais si on le rapporte à notre échelle, on peut y voir et comprendre que la mort est nécessaire pour que l’on puisse un jour se libérer de nos démons et ainsi s’émanciper vers des horizons nouveaux. Ce symbole de renaissance à travers la fin de quelque chose de grand, fort et inoubliable pourrait tout aussi bien se coller au titre de La Mort du Soleil qu’à l’essence même de l’album.

Ce sont, au bas mot, les conclusions que j’en ai tiré mais allez donc savoir! Il se pourrait très bien que je ne me trompe et que je délire complètement. Mais peu importe.

 

Ceci étant dit, certes, la personnalité de Sombres Forêts a changé depuis Quintessence et Royaume de Glace. Son agressivité primaire s’est reformée autour de quelque chose d’autre et aujourd’hui elle n’est plus ce qu’elle était. Avec ce disque, Annatar a visé sur l’atmosphère et les textures plutôt que sur les « blast beats » et la vitesse d’exécution. À dire vrai, même si ce caractère furieux n’a jamais vraiment été proéminent avec Sombres Forêts, ici, il est tout simplement resté en cale sèche. Ne vous faites donc pas trop d’attente de ce côté car vous ne trouverez rien qui ressemble à ceci à l’intérieur de La Mort du Soleil et, à mon avis, c’en est très bien comme ça

De plus, rien n’a été construit à la hâte sur La Mort du soleil. Avec son vaste et poétique décor, le flot sonore coule à merveille et le verbe acéré d’Annatar regorge d’images fortes qui frappent l’imaginaire et apostrophent l’entendement. C’est un disque entier et opaque qui raconte une épique quête intérieure pour conquérir les chimères qui nous consument et les éradiquer une bonne fois pour toute.

 

Je crois aussi que vous aurez compris que ce disque est immergé dans la douleur et le bonheur illusoire. La tragédie se trouve à chaque tournant et à chaque note. Pour cette raison, il se pourrait très bien que certains d’entre vous le trouve trop mélodramatique pour savoir l’apprécier à sa juste valeur mais tout de même, je suis plus que convaincu que chaque cœur naufragé qui lui porte l’attention qu’il mérite saura si retrouver. Et puis de toute façon, est-ce que quelqu’un a déjà juré que la vie était une sinécure, après tout?

 

Pour finir je dirais tout simplement que la coque de La Mort du Soleil est très, très, très solide et qu’elle ne contient aucunes avaries majeures sinon que sa longueur; j’en aurais voulu encore beaucoup plus. C’est un album mémorable que je vous invite plus que fortement à vous procurer. Pour ma part, comme je n’achète plus de CDs depuis des lunes, j’attendrai avec impatience l’annonce d’une sortie sur vinyl avant de l’ajoutez à ma bibliothèque puisque pour l’instant, il n’est disponible qu’en format digital. Ceux et celles qui voudraient tout de même mettre la main sur une version CD de cette perle, peuvent le faire via le site de Sepulchral productions (lien en haut du texte) en passant votre commande au coût de 10$ plus shipping.

 

Cheers!