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DeafHeaven

« Sunbather »

2013

À mon avis, si vous n’avez toujours pas entendu parler de DeafHeaven à ce jour c’est soit que 1: vous êtes séquestré dans le sous-sol d’un individu aux pulsions sexuelles douteuses depuis les 3 dernières années et dans ce cas, vous devriez plutôt vous servir de l’ordinateur sur lequel vous lisez cette revue pour envoyer un appel à l’aide au staff d’Ondes Chocs car avec un peu de chance, ils pourraient réussir à vous sortir de là. Ou que 2: vous êtes un hippie et vous vivez nu dans une cabane faite de terre cuite en plein milieu de la forêt boréale en méditant pour aligner vos chakras avec Jupiter et la déesse du vent pour je ne sais trop quelle raison d’ordre astral. Dans cet autre cas, vous pouvez continuer votre ascension vers le nirvana puisque rien ici ne saura satisfaire vos carences spirituelles.

Or, si vous ne correspondez à aucune de ces descriptions et que vous vous tenez un peu au courant de ce qui se trame dans le monde souterrain de la musique extrême, vous avez probablement déjà une bonne idée de qui sont DeafHeaven et une opinion tranchée sur la nature de ce qu’il nous offre comme musique.

En effet, avec ce que j’ai pu comprendre de DeafHeaven, soit on aime, soit on n’aime pas. Mais peu importe qu’elle soit détestée par certains ou idolâtrée par d’autres, il est vrai de dire que la musique de ces derniers peut être difficile à catégoriser, surtout sur leur tout dernier album Sunbather. Elle ne tombe pas que dans un seul créneau où on peut la définir en lui attachant une simple et unique étiquette pour l’abandonner ainsi à la banalité. Elle est, bien au contraire, plus nuancée que morne et plus haute en couleur que monochrome.

Toutefois, sans qu’elle n’appartienne non plus à un mouvement musical digne de l’expérimentation expérimentale des groupes rock des années 70, elle reste tout de même complexe à cerner et tire son originalité parmi de nombreux genres et sous-genres musicaux qui ont tous su marquer et attirer une bonne quantité de fidèles depuis leur apparition. La mixture qui en résulte alors est telle qu’elle pourrait être décrite de la sorte. On parlera ainsi d’un post-métal shoegazé servi sur un plateau post-rock entaché d’une note de screamo et injecté d’une dose relativement grande d’un solide black atmosphérique. J’ajouterai même que sur Sunbather, une petite tendance dirigée vers un côté moins sale, plus «pop», semble vouloir percer à travers l’opacité générale de l’ambiance parce que oui, d’ordinaire, la musique de DeafHeaven en est une bien lugubre. Mais malgré qu’une pâle lumière émane de Sunbather (et que son artwork me rappelle tout d’un band de «dream pop» avec sa palette principal de rose…), elle ne réussit tout de même pas à le faire tremper dans une eau à l’éclat aveuglant de positivisme.

Cette tendance pourrait peut être s’expliquer de la façon suivante puisque si le premier LP de DeafHeaven, Roads to Judah, traitait des années de débauche du chanteur de la formation George Clarke, Sunbather, lui, est plus centré sur le caractère insaisissable de l’idée qu’il se fait de la perfection et de l’amertume qui en découle inévitablement. Il en ressort alors un assemblage plus gracieux que désemparé et plus esthétique que crasseux. Ce brillant alliage d’or et de fer réussi à faire miroiter en nous chaque petites parcelles d’émotions et chaque bribe d’utopie que ce disque tente d’exploiter. Un habile concept que DeafHeaven développe avec brio.

Ce disque est aussi méticuleusement étoffé pour avoir une grande valeur de ré-écoute avant qu’on puisse s’en lasser. Il se construit brique par brique devant nos yeux et notes après notes, il devient un immense et imposant monument qui vous fera frémir d’émerveillement. Pour tout dire, plusieurs passages vous laisseront tout simplement bouche bée tellement ils sont de purs instants de délectation musicale.

Même les courtes intermèdes insérées entre les 4 principaux morceaux du LP sont fort intéressantes. Ils font l’effet d’une sorte de colle qui donne une bonne cohérence et une direction vers le titre qui le suivra. J’aime bien l’effet de cohésion progressive qu’elles apportent avec elles et dans ce sens, la plus indie-rock «Irrestible» et la non moins angoissante «Windows» sont les parfaites prémisses des deux titres qu’elles précèdent, soit la chanson éponyme de l’album «Sunbather» et l’excellent dénouement final, The Pecan Tree. 

Comme j’ai aussi mentionné plus haut et bien qu’elle ne soit pas nécessairement une musique expérimentale (on ne parle pas non plus de quelque chose de simpliste), elle est tout de même élaborée et complexe dans ses structures. Chaque pièce semble être composée avec une attention particulière et rien ne s’y trouve pour remplir un trou laissé béant par un manque d’idée. Chaque titre prends définitivement la place qui lui revient et il en résulte ainsi une plaquette de plus d’une heure de musique à la fois déchirante et exaltante où l’espace sonore devient une ode à la célébration de ce qui reste encore de bien, de vrai et de beau dans nos jungles de béton aseptisées à l’idiotie humaine. Sunbather est un album hyper inspiré et mouvementé qui oscille entre le possible et l’impossible et qui vient inscrire ses intentions quelque part entre l’imaginaire et le réel. Vraiment un album achevé d’une grandeur épique ou rien n’est laissé au hasard mais plutôt aux plaisirs de s’enivrer de celui-ci.

DeafHeaven à aussi apporté un changement de batteur à son alignement pour l’enregistrement de Sunbather. D’ailleurs, et contrairement à Roads to Judah qui avait été composé en groupe, cette fois-ci ils ont plutôt opter pour revenir à leur ancienne formule pour édifier Sunbather. C’est-à-dire, que la totalité des maquettes a été créées par George Clarke et Kerry Mckoy (guitare) – les deux fondateurs du quatuor – et le reste s’est concrétisé en studio. Une technique de travail qui à mon avis devrait être retenue pour le prochain effort puisque Sunbather m’apparaît de loin supérieur à son grand frère.

Mais ce qui rend la musique de DeafHeaven une expérience à part entière est sans aucun doute cette aptitude qu’ils ont à vous amener ailleurs avec leur son. Cette subtile qualité de compositeur qui vous porte sur les mesures et vous fait voyager avec eux. Cette caractéristique musicale bien à eux qui vous berce doucement sur la portée et vous fait complètement oublier que vous êtes tout bonnement en train d’écouter un disque. Dans cette ordre d’idées, j’ai lu sur la toile que quelques uns les comparaient à la formation japonaise Envy à ce niveau et je peux bien leur accorder le point s’il le faut mais pour ma part, j’arrêterai le rapprochement ici.

À l’opposé d’Envy, DeafHeaven n’a pas cette personnalité cinématographique que le quintet nippon à appris à maîtriser à la perfection avec le temps. Bien entendu, on peut relever certaines similarités entre les deux formations mais pour tout dire, je trouve la comparaison de ces deux entités distinctes bien boiteuse.

Quoi qu’il en soit, avec ses «blast beats» explosifs, ses moments de piano et acoustique plus relaxe, ses riches moments planants et méditatif, sa force et sa conviction, le vocal lacérant de George Clarke et ses épiques montées de «tremolo picking» en crescendo, Sunbather se taille définitivement une place de choix pour faire la liste des meilleurs albums de 2013.

Mais que vous aimiez DeafHeaven ou pas, Sunbather comporte définitivement les éléments qui font de lui le meilleur matériel offert par ces californiens jusqu’à maintenant. Je vous somme donc de mettre la main sur cet extraordinaire disque qui passera sans aucun doute dans les annales du genre et ce, même si vous n’avez pas accroché auparavant puisque je suis plus que certain que cette fois vous serez conquis.

Sunbather est déjà disponible en pré-commande sur Deatwish Inc. et sera révélé à la face du monde le 11 juin prochain sur CD, LP et en format digital.

Bonne écoute.